MIL SEPT CENT QUATRE VINGT NEUF

Poème épique de Claude Fernandez évoquant les épisodes de la Révolution Française en 1789. Prise de la Bastille, Robespierre, Danton, Louis XVI, la fuite et l'arrestation du Roi à Varennes, la Terreur...


Paris - La fin du siècle. En ce beau jour d'été
Le soleil se levant, illumine la ville
Du Rond-Point de Breteuil, jusqu'à Place Royale
De l'Etoile arasée, jusqu'au fort de Vincennes.
Voici la succession, des embellissements
Les Barrières du Mur, chef-d'œuvre de Ledoux
Modernes Propylées, de la nouvelle Athènes.
Voici, rivalisant, de somptuosité
La suite indéfinie, des hôtels, des palais
Montmort, Lamoignon, Salm, La Monnaie, Matignon
Rohan-Monbazon, d'Aguesseau, Charost, Albret
Qu'imprima le génie, de Boffrand et Soufflot.
Voici, vers Marigny, l'imposant Élysée
Lieu faste où résonna, sous les caissons de chêne
Le majestueux pas, d'Evreux, le comte fier
L'escarpin satiné, de Pompadour marquise
Puis qu'enfin s'acheta, le financier Beaujon
Pour épater sa femme, et flatter sa maîtresse.
Chaque pierre est hommage, à l'ordre monarchique.
Luxe éblouissant, luxe éclatant, fascinant
Luxe tapageur, indécent, provocateur.
Paris s'étale ici, débordante et spacieuse.
Du cœur monumental, où palpite son âme
L'on n'entrevoit à peine, au fond, vers Mont-Marat
Vers Saint-Marceau, Vaugirard, Bercy, Charenton
Les bouges délabrés, où le peuple s'entasse.
La ville a traversé, le siècle brillamment.
Paris, centre et berceau, de civilisation
Paris, la métropole, admirée par l'Europe
La ville de Rousseau, Voltaire et Condorcet
Dont rayonne partout, la pensée des Lumières
Phare hautain de l'Esprit, flambeau de Liberté
Dont l'irradiante flamme, éblouit l'univers.
Les rédacteurs zélés, de l'Encyclopédie
Montesquieu, d'Alembert, Helvétius, Diderot
Sont partout célébrés, de Londres à Moscou.
Paris la prestigieuse, et Paris bienheureuse
Ville du goût, du confort, ville de la mode
La cité du plaisir, et des mondanités
Des réceptions fleuries, et des galantes fêtes
Des jardins et des parcs, des salons et boudoirs
Que peignit le pinceau, de Boucher, Fragonard.
Sous l'égide éclairée, d'égéries élégantes
L'on s'entretient gaiement, de culture et de science.
L'on entend résonner, dans les salles vernies
Bassons, hautbois, flûtes et violons, contrebasses.
Le comte de Conti, possède un clavecin
Que Mozart tapota, charmant son auditoire.
Les divas et ténors, font vibrer l'Opéra
Chantant les grands succès, de Gluck et Salieri.
Triomphale cité, modèle jalousé
De beauté, de rigueur, de rationalité.
Paris léger, primesautier, Paris futile.
Rien ne semble pouvoir, miner sa précellence
Ternir sa renommée, flétrir son ascendant.

Mais dans cette oasis, d'harmonie, d'équilibre
C'est un jour de tuerie, qui se lève aujourd'hui.

*

Quatorze juillet - Peur, dans les rues de Paris.
La Bastille et ses tours, géant guerrier de pierre
Sentinelle debout, du pouvoir nobiliaire
Menace les faubourgs, de ses canons pointés.
«Sus, marchons tous, à la Bastille, à la Bastille»
«Nous aurons des mousquets, nous aurons de la poudre»
Le prévôt des marchands, le sire de Fleselles
«Calmez-vous, nous voulons, éviter le carnage»
Sa tête bientôt pend, au croc d'un réverbère.
De Flüe voit arriver, les brigands déchaînés.
Le prince de Lambesc, à la tête des Suisses
«Que faire en ce repaire, isolés, démunis?»
Pourparlers, reddition, promesse de vie sauve.
La promesse oubliée, les gardes sont lynchés
Launey décapité, par un garçon boucher.
Mais la Bastille est vide, ainsi qu'une carcasse
Risible épouvantail, du régime aux abois.
Dans le ciel de Paris, où jadis ne montaient
Que les jets des bassins, les salves des agapes
S'élève la fumée, de l'incendie funeste.
Les têtes sont brandies, saignant au bout des piques.
L'on porte les héros, délivrés de leur geôle
Deux fous et un sadique, ainsi que trois faussaires.
La mascarade obscène, aux feux du jour s'achève
Dans l'orgiaque ripaille, au milieu des cadavres.

*

Le spectre hallucinant, de la Révolution
Plane sur le pays, de Calais à Marseille.

La Révolution, typhon, tourbillon, maëlstrom
Balayant, assemblées, royauté, religion.
Brutale catharsis, incoercible accès
Que propage le peuple, hystérique, effréné.
Le peuple, océan, mer, que rien ne peut calmer
Furieuse onde en colère, emportant les humains
Que nul mortel ne peut, contenir, endiguer.
Le peuple qui s'éveille, à l'occulte décret
D'un pouvoir inconnu, s'emparant des cerveaux
Le peuple, amorphe masse, apathique, atonique
Sous le fardeau pesant, des injustes maltôtes
Le peuple souverain, le peuple émancipé
Qui d'un coup se redresse, effrayant, formidable.
Sa puissance quiescente, au long des millénaires
Demeurait engourdie, paralysée, figée.
L'on croyait que depuis, Spartacus, le rebelle
Décimé, brisé, mort, il ne pouvait renaître.
Le voilà maintenant, s'élevant, surgissant.
Le peuple, énigme, incompréhensible, insoluble
Diffuse nébuleuse, informe, insaisissable
Force brute et primaire, obscure et mystérieuse.
Qui pourrait la fouiller, pénétrer ses replis
Visiter les recoins, de ce monstrueux gouffre?
Qui pourrait en sonder, le vertigineux fond
Cachant, tapies, terrées, l'horreur et la grandeur?
Le peuple insignifiant, superficiel, profond
Le peuple innocent, pur, le peuple impur, coupable
Mystique et mécréant, religieux, réaliste.
Le peuple bon, généreux, violent, noble, ignoble
Grandi par sa misère, et par l'adversité.
Le pauvre hère honnête, en montant s'encanaille
Tandis qu'en descendant, sa vertu se restaure.
Le peuple ignare, abject, grossier, le peuple saint
Qui devient méprisable, accédant à l'aisance
Digne dans son malheur, indigne en son bonheur.
Le peuple ne valant, que par sa multitude
Le groupe qui se hausse, à l'esprit, au génie
Quand l'individu stagne, en sa médiocrité.

La Peur, Grande Peur, s'abat sur les campagnes.
La disette menace, et bientôt la famine.
L'on entend résonner, le tocsin des paroisses.
Les nobles ne vont-ils, confisquer les récoltes?
Ne vont-ils affamer, nos enfants et nos femmes
Vendant à l'étranger, le grain de nos moissons?
N'y a-t-il un complot, de l'aristocratie?
Les Anglais ne vont-ils, attaquer nos villages?
Paris ne sera-t-il, investi par la Prusse?

*

La rue donne aux tribuns, les rênes du pouvoir.
La gueusaille gouverne, et dicte ses désirs.
Viennent les corrompus, galerie monstrueuse.
Mirabeau, ventripotent, faciès répugnant.
Son insigne laideur, est charme fascinant.
Sieyes, caméléon, taupe et sous-marin, fouine
Danton, face effrayante, au visage lépreux.
Danton jouisseur, débauché, dépravé, héros
Danton scélérat, Danton comploteur, Danton
Dissimulateur, Danton crapuleux, félon
Danton, sublime orateur, prodigieux acteur
Pareil au magicien, de sa baguette endort
Paralyse et fléchit, les volontés contraires
Par son verbe enflammé, transporte l'auditoire.
Danton creux, vain, sans dessein, Danton sans projet
Sinon de s'enrichir, et sinon de paraître.
Danton pourri, Danton vénal, Danton génial.
Danton s'acoquinant, avec les renégats
Duport et Talleyrand, Dumouriez et Lameth
Puis Danton soudoyé, par l'or de l'Angleterre
Pour sa bourse émargeant, les fonds de Montmorin.
Mais Danton démasqué, Danton désavoué
Le géant abattu, par un nain scrupuleux.
Danton paradant, plastronnant, douteux artiste
Jusque sur l'échafaud, déclamant sa tirade
Théâtralisant, amplifiant, dramatisant.
La tragi-comédie, jusqu'au dernier instant.
Sa vie comme support, d'un chef-d'œuvre absolu.
«Montre au peuple ma tête, elle en vaut bien la peine»

*

Le Roi - De plus en plus, contesté, rejeté
De plus en plus, épié, suspecté, soupçonné.

C'est le début pour lui, d'un atroce calvaire.

Le Roi qui ne comprend, le terrible séisme
Secouant son royaume, et ses braves sujets.
Que décider, que tenter, quelle solution
Permettrait d'éviter, la crise du régime?
Le compromis, l'appel, aux souverains d'Europe?
Léopold, Roi de Prusse, et frère de la Reine
Voilà notre soutien. Mais comment le rejoindre?
C'est décidé - Conseil. Cartes et plans de ville.
Parcours, itinéraire, à travers la Champagne.
Pourrait-on déjouer, les gardes en faction?
«Nous le pouvons, Sire, oui» «Fersen, chargez-vous en»

La Cour des Tuileries. L'obscurité - Silence.
Quelques bruits, cliquetis, puis des pas sourds, ténus.
«Mon dieu, la tentative, aurait-elle échoué?
Sommes-nous découverts, sommes-nous dénoncés?»
Panique, angoisse - «Fersen, est-ce vous?» «C'est bien moi»
Soulagement. «Fersen, comment vous dire, ah, Fersen.
Vous êtes l'ami sûr, vous êtes le sauveur»
«Pressez-vous, pressez-vous, ne perdons pas de temps.
Les enfants, la Reine, où sont-ils, que font-ils donc?»
La berline royale, anonyme et banale
S'engage dans les rues, de Paris silencieux.
Paris inconscient, endormi, somnolent
Paris secret, mystérieux, Paris terrifiant
Piège qui peut d'un coup, sur eux se refermer.
Des avenues, des faubourgs gris... puis des jardins.
Sous le froc d'un bourgeois, comme un criminel fuit
Le dernier rejeton, des glorieux Capétiens.
Paris quitté, l'enfer, évité pour toujours.
Bientôt l'escorteront, les troupes loyalistes
Se tenant embusquées, non loin de Montmédy.
Lentement, lentement, avance la berline
Retardée chaque instant, par la boue des chemins
Par les atermoiements, de la Reine soucieuse
Les caprices du Roi, que le siège inconforte.

Halte en rase campagne, auprès d'un peuplier.
«Le marquis de Bouillé, doit nous rejoindre ici»
Rien ne vient. L'attente... «Que fait Bouillé, que fait-il?»
«Ce lieu n'est pas très sûr, engageons-nous sans lui»
Tout va bien, trajet calme, et bientôt la frontière.
La délivrance enfin, bientôt la délivrance.
Puis viendra le triomphe, après la déchéance
Lorsque nous reviendrons, en tête de nos troupes»
L'on atteint le hameau, de Sainte-Ménéhoulde
Paterne et charmant lieu, de la France profonde.
«Marie, je suis rompu, ne pouvons-nous descendre
Pour nous sustenter là, dans cette bonne auberge?»
Salle bondée - Fumée, tumulte et mouvement.
Drouet, maître de poste, aubergiste avisé.
L'homme est observateur, aucun visage ici
Ne pourrait échapper, à son regard aigu.
«Tiens, d'où vient ce bourgeois, que je ne connais point?
Ne l'ai-je vu pourtant? Sans doute me trompè-je»
«Combien pour ce repas, dois-je vous gratifier?»
«Quatre Louis seulement» «Soyez béni» «Merci»
Vers un autre client, l'aubergiste s'approche
Mais une idée subite, en son esprit jaillit.
De sa poche il ressort, la monnaie trébuchante.
Ce nez gras, ce menton fuyant, ces lèvres molles.
D'un coup Drouet comprend. «Le Roi, le Roi chez moi
Dieu, serait-ce possible, ô, Dieu, comment le croire?
N'ai-je été mystifié, par un hasard trompeur?»

La route est dégagée. Tout se passe à merveille.
La diligence avance, en pénétrant Varennes.
«Voilà des cavaliers. Sans doute est-ce Bouillé»
«Vous êtes arrêtés, au nom de l'Assemblée...»
C'est la fin, c'est l'échec, l'humiliation, la honte.
Les enfants, larmoyants. Comment leur expliquer?
«Tout va bien, nous rentrons, comme il était prévu»
Sur le chemin forcé, du retour vers Paris
L'on n'entend que le choc, du fer sur les pavés
Semblable aux mornes coups, de l'impérieux destin.

*

Nouveau transfert du Roi. Le Temple et ses murs gris.
La famille royale, otages ballottés.
Le bout de la souffrance, et le bout de l'horreur.
Non, le début du pire, à la mort préludant.

Vingt-et un-juin. La nuit. Prise des Tuileries.
La racaille envahit, la Cour et les Jardins.
L'hystérique mêlée, des Révolutionnaires
Massacre et pille, égorge, incendie, lynche et viole
Tandis que rôde autour, un noble perverti.
Vil renégat, vautour à l'affût, Lafayette
Soutient la Royauté, mais sert la République.
Terrasse des Feuillants. Le Roi face à la foule.
Voilà qu'il est traité, de rustre et de cochon.
La sueur à son front, perle et dégoutte à flots.
Ne va-t-il défaillir, sous l'innommable injure?
Le Roi songe, atterré, son cœur est lourd, il souffre
«Qu'ai-je fait, qu'ai-je fait, pour mériter cela?
Pourquoi naquis-je Roi, pourquoi moi, pas un autre?»
«Nous prenons l'avantage, ô sire, à nous victoire
Nous avons repoussé, les Marseillais gouailleurs.
Nous pouvons maintenant, fusiller cette foule»
«Non, trop de sang déjà, vient de couler ici.
Des morts, trop de morts. Non, non, déposez les armes»
Cependant la gueusaille, investit les étages.
Les meubles et rideaux, sont devenus lambeaux
Les vitres et miroirs, sont en morceaux brisés.
Les Suisses mutilés, sont traînés, dévêtus
Par l'indigne poissarde, au langage grossier
La poissarde insultant, le nom sacré de femme.
Du palais ne subsiste, à l'aube rougeoyante
Que ruine pitoyable, où traînent les cadavres.

*

Querelle des factions, Girondins, Montagnards.
L'impitoyable duel, oppose les titans.
Carpe et lapin ne sont, plus entre eux dissemblables
Que les deux grands ténors, en lice à l'assemblée.
Ce qu'un parti construit, l'autre l'anéantit.
La Commission des Douze, établie, supprimée.
La rue délivre ceux, qu'arrête l'Assemblée.
Varlet avec Hébert, condamnés, relâchés.
Remplaçant les Pourris, voici venir les Purs
Qui se croient investis, d'une sacrée mission
Robespierre, affublé, de Saint-Just et Couthon.
Puis la révolution, tendant sa volonté
S'enfonce dans l'horreur, et dans l'intolérance.
«Quiconque nous combat, est l'ennemi du peuple.
Nous devons supprimer, la caste nobiliaire»

Les Purs valent-ils mieux, que les vils débauchés?
Dans le cœur du pourri, peut surgir un éclair
Comme en un marécage, un feu follet dansant
Mais celui, desséché, du froid idéaliste
N'est qu'un désert glacial, où nul rayon ne brille.
L'égoïsme jouisseur, vaut mieux qu'austère altruisme.
L'hédoniste sensuel, au moins peut ressentir
Quelqu'humain sentiment, au milieu de sa fange
Car chez le dépravé, demeure une lueur
Subsiste un reliquat, d'émotion, de chaleur.
Dans l'âme du sectaire, il n'est qu'indifférence.
Le rigide penseur, est muré dans son for.
L'impur sait regretter, le Pur jamais n'abjure.
La souffrance du monde, est peccadille infime
Pour celui qui prétend, sauver l'Humanité.
Qui taira pour le bien, des ecclésias futures
Cette inutile quête, absurde et meurtrière
De vouloir imposer, la société parfaite?
Robespierre assoiffé, d'équité, de justice?
Robespierre assoiffé, de pouvoir et de sang?
Nouveau Moloch ou moine, épris de sainteté
Supplicié par la Foi, de la Révolution?
Théoricien génial, ou doctrinaire étroit?
Martyr incorruptible, ou monstre dangereux?
Que vaut l'homme et que vaut, son fumeux idéal
De Liberté, d'Égalité, Fraternité?

Gouvernement d'un seul, au nom de tout le peuple.
Coup d'État, dictature, au nom du pluralisme.
Club des Cordeliers, club des Jacobins, foyers
De sédition, d'agitation, d'intervention
Groupements de pression, courroies de transmission.
Pillnitz, déclaration, des monarchies liguées.
La guerre se profile, et menace la France.
Conscription générale, et conflit national
Déjà font plus de morts, que depuis le début
Les médiévaux conflits, et batailles antiques.
L'hymne des Marseillais, trivial, des gosiers fuse.
Le drapeau tricolore, au vent se déployant
D'un primitif lyrisme, excite les troupiers.
La cocarde s'étale, orgueilleuse, aux shakos.
Plaies du jacobinisme, et du sans-culottisme
Le chauvinisme étroit, populaire et vulgaire.
Les mots de patriote, et de patriotisme
Salissent la notion, de l'antique patrie.
Celui de République, importé des Latins
Dévoyé, détourné, par les nouveaux tribuns.
La France qui se croit, du Vrai la détentrice
Veut imposer partout, son idéal absurde.
La France qui prétend, libérer les nations
Contre leur volonté, s'octroie la Rhénanie
Soumet Porrentruy, Nice, annexe la Belgique.
Les ennemis partout, menacent le pays.
Couplets grossiers, le "Ça ira", la Carmagnole
Fanatisent la foule, éprise d'abjection.
La haine s'accroît. Saint-Germain des Près. Les Carmes.
Les serviteurs de Dieu, massacrés sur l'autel
Sous l'œil épouvanté, des roses chérubins.
Les pouvoirs constitués, la rue, l'exécutif.
Les ci-devant chassés, fuyant à l'étranger.
Les Vendéens vaincus, défilant dans la honte.
Coups et brutalités, humiliations, noyades.

Contre-révolution. Rivarol, Suleau, jettent
Leurs virulents pamphlets, sur les Conventionnels
«Robespierre, insensé, forcené, sanguinaire»
«Le sabbat jacobite, anéantit la France»
Prairial noir. Loi des Suspects. Répression féroce.
Terreur, Grande Terreur, Tribunal d'Exception.
L'on trahit, l'on dénonce, à moins qu'on ne se venge.
Chasser la réaction, traquer les ennemis.
Qui n'est un partisan, devient un renégat.
Les charrettes remplies, de condamnés hagards
Sautent sur les pavés, de la ville en délire.
Camille Desmoulins, ce rêveur fourvoyé
Louange sa Lucile, en montant au supplice.
Chénier sali, qu'on jette, en pâture au bourreau.
Chénier, la poésie, qu'on tue, qu'on assassine.
La poésie noyée, sous l'opprobre du sang.

L'ombre de l'échafaud, plonge dans les ténèbres
La France du progrès, de l'art et des Lumières.
La guillotine, horreur, épouvantable spectre
Monstre mécanique, abject, aveugle, insensible
Dont la dent est cisaille, et l'estomac corbeille
Sans répit assoiffé, de chair fraîche et de sang.
Mante affamée, vorace, à l'aiguë mandibule
Monument de la mort, à la frise lugubre.
Ses deux montants dressés, comme un fronton barbare
Profilent sur Paris, leur funeste silhouette.
Que pense et que ressent, l'homme que l'on maintient
Les mains au dos liées, tête dans l'ouverture
Sur le funèbre lit, d'où l'on ne se relève?
Que pense-t-il, hagard, terrassé de stupeur
Terrifié par les cris, de la foule démente
Les huées, jurons, trépignements, hurlements
Lorsqu'il entend glisser, la fatidique lame?
Quand il voit s'entrouvrir, les Portes de la Mort
Dans la douleur franchit, l'énigmatique seuil
Quelle image ou pensée, lyrique et magnifique
Transcende son esprit, en ce dernier instant
Dans ce moment suprême, heurt sordide et sublime?
Comme si l'âme encor, ne l'avait évacuée
La tête malheureuse, orpheline du corps
Brandie par le bourreau, semble encor grimacer.
Le nez se tord, l'œil cligne, et la bouche se fend
Comme pour accuser, crier, nier, maudire.
Le bourreau. Comment concevoir, comment comprendre
Qu'un tel être soit né, d'une mère et d'un père?
Comment imaginer, qu'un humain respectable
D'un si répugnant geste, élimine son frère?
Sa lèvre hier pourtant, dut sucer un sein chaud.
Le voici maintenant, qui sectionne des gorges.
Comment la nuit peut-il, en son âme et conscience
N'éprouvant nul remords, froidement approuver
Ce que pendant le jour, fait son bras meurtrier?

*

Louis, traître à la nation, Louis Capet criminel
Trahison, conspiration, complot, collusion.
Lettres à Léopold, lettres à Mirabeau.
Lettres à Fersen, Mercy-Argenteau, Breteuil
Louis Capet doit mourir, car la patrie doit vivre.
Pourquoi ce Roi si bon, fut-il autant haï?
Pourquoi tant de fureur, de cruauté, de rage
Tant de ressentiment, contre un pauvre innocent?
Le Roi, doux et placide, incapable d'action
Le Roi, sur l'échafaud, meurt courageusement
Sans haine et sans rancune, à l'égard des bourreaux.
Louis Seize devient grand, et petit Robespierre
Louis Seize devient saint, en quittant les humains.

*

La mégalomanie, transforme Robespierre.
N'est-il pas admiré, tel un nouveau Messie?
Ne peut-il imposer, un culte universel?
Ne réunit-il pas, ses dévots et dévotes?
Mais, s'amplifiant toujours, l'immonde boucherie
Finit par écœurer, le peuple de Paris.
Le traditionalisme, ainsi qu'un poids s'abat.
Sur la vie des hameaux, violentés, contrariés
Tombe une épaisse chape, étouffant chaque esprit.
Niant l'Être Suprême, intellectuel, abstrait
Le peuple s'abrutit, d'ancienne religion.
Robespierre isolé, Robespierre acculé.
Fuite en avant. Perdre ou gagner, vivre ou mourir.
L'arsenal répressif, encor s'intensifie
Mais la sans-culottie, décline en son excès
Puis la sans-culottie, se résorbe en sa fange
Regrettable épopée, de la vulgarité.
Lors voici que survient, l'ombre de Thermidor.
Contre ce dieu vivant, qui pourrait contester?
Qui pourrait le premier, oser lui répliquer?
Dans l'instant qui suivrait, sans même réagir
Sa tête roulerait, au pied de l'échafaud.
Silence à l'Assemblée - Tension, malaise, effroi.
Le chef des Montagnards, s'avance à la tribune.
Cambon d'un coup se lève, et conspue l'orateur.
Cris, applaudissements, saccadés, frénétiques.
«Robespierre assassin» «Robespierre assassin»
«Le sang des innocents, marque à jamais tes mains»
«Tu rejoindras bientôt, ceux que tu condamnas»
«Robespierre assassin» «Robespierre assassin»

Voilà fauchés les Purs, après les débauchés.
Saint-Just, traîné, porté, jusqu'au lieu du supplice.
Puis c'est Maximilien, précédant Augustin.
Dans quel état sont-ils? Qu'ont-ils fait de leur vie?
L'un s'est cassé la jambe, et l'autre la mâchoire.
Le jeune homme chétif, s'interroge, interdit.
Voilà qu'est destitué, le grand frère admiré.
Lui, timide cadet, ne voulut s'affranchir
De sa tutelle immense, et de son ascendant.
Voilà soudainement, anéanti, brisé
L'aîné qui l'écrasait, par son poids, sa présence.
Voilà réduit, meurtri, le héros surhumain
Le guide spirituel, et phare universel
Qu'il eût suivi partout, sans faille, aveuglément.
Si les voyait leur mère, en ce terrible instant
D'un coup ne serait-elle, impuissante madone
Telle jadis Marie, devant le Golgotha
Sur place foudroyée, gisant à deux genoux?

Cette main qui signa, tant de mortels arrêts
Pend maintenant, inerte, au bord de l'échafaud.
Ce crâne qui pensa, tant de meurtres sordides
S'effondre sous le coup, de sa propre justice.
La tête de celui, qui fit choir tant de têtes
Gît, organe impuissant, dans l'immonde corbeille.

*

Voici le Directoire, obligé de survivre
Par l'incessant recours, aux forces militaires.
Puis la Révolution, finit en dictature.
La République meurt, enfantant l'Empereur.
Bonaparte s'avance, et dit «La France à moi»

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007